Apathie du spectateur

de | 3 février 2017

Dans l’article précédent, j’ai présenté une méthode afin de construire un environnement propice à la coopération. J’en ai profité aussi pour faire une vidéo afin de vous montrer concrètement, comment le faire (voir la troisième partie de la vidéo). Cela avait l’air assez facile, car j’ai plusieurs années d’expérience sur cette question et que j’ai un style bien à moi. Toutefois, quand vous débutez, vous essaierez de trouver votre propre style pour créer cette collaboration entre les joueurs. En effet, vous pouvez soit copier ma méthode et l’adapter à votre sauce, soit créer votre propre méthode, les deux approches ont des avantages et des inconvénients. Pendant ces expérimentations, vous rencontrerez des échecs, ne vous découragez pas c’est normal, vous échouez, car vous essayez quelque chose de nouveau. La seule personne qui n’échoue jamais est celle qui ne fait rien. En plus d’échouer, vous ne connaîtrez pas les raisons de cet échec, ce qui sera extrêmement frustrant. C’est pourquoi j’ai décidé de faire une série d’articles allants plus loin sur la coopération.

L’apathie du spectateur

Dans cet article, nous parlerons d’un concept qui s’appelle l’apathie du spectateur. La première difficulté que vous allez rencontrer est de réussir à faire en sorte que les personnes décident de coopérer avec vous ou tout simplement de vous aider/vous porter assistance. En effet, c’est l’un des premiers piliers vous permettant de créer un environnement propice à la collaboration.

Imaginez cette situation classique : vous jouez à un jeu vidéo coopératif, vous êtes blessé, mais n’avez plus de trousse de soin. Vous parvenez à vous réfugier dans une maison avec des équipiers, vous êtes à peu près 6 dans la même maison. Vous aimeriez qu’un équipier vous passe une trousse de soin pour vous soigner. Vous posez une question du type « Quelqu’un aurait une trousse de soin en plus s’il vous plaît? » et c’est là votre première erreur, cette erreur s’explique par l’apathie du spectateur. En clair, tout le monde s’en fout que vous ayez besoin d’une trousse de soin, car personne ne se sent concerné.

Si cette situation est trop compliquée à imaginer pour vous, imaginez celle-ci. Un homme tombe au sol dans une rue bondée, vous vous approchez de la personne pour lui demander comment ça va, elle est inconsciente. Et c’est là que vous allez commettre une énorme erreur : « Que quelqu’un appelle un médecin! ». Vous pouvez être sûr que personne n’appellera qui que ce soit, à moins de vous répéter encore et encore jusqu’à ce que quelqu’un daigne le faire.

Cela vous semble trop improbable? Autre situation : Une femme se fait agresser sexuellement dans un métro bondé, personne ne réagit. Elle crie à l’aide, tout le monde fait comme si de rien n’était, certaines personnes regardent même passivement. Une simple recherche google devrait vous convaincre que cette situation est loin d’être exceptionnelle (malheureusement).

Photograhe : Chris

L’apathie du spectateur est un concept qui explique le fait que les gens ne se sentent pas concernés à moins qu’on ne s’adresse directement à eux. Ce sentiment est d’autant plus fort que le nombre de personnes présentes est important.

Le remède

Avant de vous énerver et de crier sur vos équipiers, les menacer, leur dire qu’ils sont égoïstes, acceptez le fait que ce comportement est normal, et que vous êtes sûrement l’un des rares a en avoir conscience, car vous essayez de créer quelque chose et pas seulement de jouer en pilote automatique.

Il existe plusieurs remèdes qui demandent plus ou moins d’efforts, je vais vous les présenter ici :

  1. Désigner une personne précisément. Plus c’est précis, plus l’effet est puissant. Dans la rue, vous direz « Vous, appelez une ambulance! », regardez la personne droit dans les yeux et ne décrochez pas de ses yeux tant qu’il ne le fait pas. Dans un jeu vidéo, nous avons un avantage tactique immense, le pseudonyme des joueurs est affiché au-dessus de leur avatar, au lieu d’utiliser « Vous », vous utiliserez directement son pseudonyme. Mais nous avons aussi un inconvénient, la personne est derrière un écran, et peut facilement s’enfuir. Alors, vous ne sélectionnerez pas n’importe qui, vous regarderez autour de vous, qui est le plus susceptible d’être à l’écoute, idéalement quelqu’un qui vous regarde, quelqu’un qui ne bouge pas dans tous les sens.
  2. Vous pouvez donner une raison en utilisant « Parce que ». « Bonjour, aurais-tu une trousse de soin s’il te plaît? Parce que je suis blessé et j’ai besoin de soin ». Donnez une raison a un effet très puissant sur les gens, même si la raison est totalement stupide ou qu’elle n’apporte pas d’informations pertinentes. Ce point sera détaillé dans la partie suivante.
  3. Vous allez échanger quelque chose avec la personne. En échange d’une trousse de soin, vous allez lui offrir une grenade par exemple.
  4. Vous allez coopérer avec les autres et vous faire remarquer, bien avant d’avoir besoin des autres. Cette solution est assez aléatoire si le nombre de joueurs est grand, mais pour un petit comité (moins de 8 personnes), c’est une technique très efficace.

Donner une raison après avoir posé sa requête, les mots magiques « Parce que »

Ellen Langer et son équipe, chercheurs à la Harvard, ont réalisé une série de tests. Leur étude se trouve ici : Ellen Langer . Le contexte est le suivant : un membre de l’équipe de recherche va essayer d’utiliser une photocopieuse publique sans faire la queue. Cette personne utilisera 6 requêtes (3×2 en fait) dans deux situations précises. Dans la première situation, il ne doit faire que 5 photocopies, les scripts pour cette situation sont les suivants :

  1. Une simple requête : Excusez-moi, j’ai 5 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? (Méthode 1)
  2. Une requête avec une justification bidon : Excusez-moi, j’ai 5 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? Parce que je dois faire des photocopies. (Vous utilisez effectivement une photocopieuse pour faire des photocopies, la raison est bidon). (Méthode 2)
  3. Une requête avec une justification pertinente : Excusez-moi, j’ai 5 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? Parce que je suis pressé. (Méthode 3)

Dans la seconde situation, remplacez 5 photocopies par 20, ce qui nous donne :

  1. Une simple requête : Excusez-moi, j’ai 20 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? (Méthode 4)
  2. Une requête avec une justification bidon : Excusez-moi, j’ai 20 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? Parce que je dois faire des photocopies. (Vous utilisez effectivement une photocopieuse pour faire des photocopies, la raison est bidon). (Méthode 5)
  3. Une requête avec une justification pertinente : Excusez-moi, j’ai 20 photocopies à faire. Est-ce que je peux utiliser la machine Xerox? Parce que je suis pressé. (Méthode 6)

Les chercheurs ont ensuite compter le nombre de requêtes acceptés par rapport aux nombres de requêtes effectués. Les résultats sont les suivants :

Dans la première situation, où le nombre de photocopies est de 5.

  1. (Méthode 1)  Taux de succès de 60%
  2. (Méthode 2)  Taux de succès de 93%
  3. (Méthode 3)  Taux de succès de 94%

On voit ici que l’utilisation des mots « Parce que » améliore grandement le taux de succès. Il semblerait aussi que dans le cas d’un effort minimal (5 photocopies), que la raison soit bidon ou non, cela n’ait aucun effet.

Dans la deuxième situation, où le nombre de photocopies est de 20.

  1. (Méthode 4)  Taux de succès de 24%
  2. (Méthode 5)  Taux de succès de 24%
  3. (Méthode 6)  Taux de succès de 42%

Ici on voit que c’est la combinaison des mots « Parce que » et d’avoir donné une raison pertinente qui permet d’augmenter le taux de succès. Et c’est justement cela que vous allez utiliser.

La règle est la suivante : Pour un effort minimal, vous pouvez utiliser « Parce que » et donner une raison débile ou pertinente. Pour un effort un peu plus conséquent, vous pouvez utiliser « Parce que » et donner une raison pertinente. Pour vous simplifier la vie, vous utiliserez « Parce que » et donnez une raison pertinente quoi qu’il arrive.

Défi :

La prochaine fois que vous aurez besoin de quelque chose et qui ne demande pas beaucoup d’efforts pour la personne en face de vous, utilisez une justification bidon (mais pas trop quand même) pour voir si la personne en face réagit à votre raison stupide ou si elle est passée comme une lettre à la poste. Faites-le pour 5 demandes.

 

 

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